Jimmy Harmon fait le point autour de l'éducation
au sein de la communauté créole
«Les laïcs ne doivent pas avoir froid aux yeux pour faire, de l’option préférentielle pour les pauvres, "l’option pour les Créoles"»
Jimmy Harmon, responsable des projets pédagogiques au Centre de Formation du BEC, fait le point autour de l’éducation au sein de la communauté créole.
Est-ce vrai qu’aller à l’école au sein de la communauté créole est un fardeau?
Oui, c’est un fardeau si vous me parlez dans le sens des familles créoles qui luttent quotidiennement pour survivre. Mais ce n’est nullement dans le sens de manque d’intérêt pour les études.
Il faut savoir que la majorité des Créoles constituent la masse des salariés au mois ou à la quinzaine. Ils arrivent difficilement à joindre les deux bouts. Comment croyez-vous que les enfants issus de ce milieu puissent aller à l’école sans problèmes? Le souci des parents c’est davantage la survie! En plus, ils habitent dans un environnement précaire, qui ne favorise nullement les conditions pour apprendre et travailler.
Mais je persiste aussi à croire que les laïcs, qui sont dans les instances de l’Église ne doivent pas avoir froid aux yeux pour faire, de l’option préférentielle pour les pauvres, «l’option pour les Créoles». Nous nous sentons encore coupables d’aider notre propre communauté. Je ne sais pas de quel syndrome nous souffrons. C’est presque pathologique cet embarras.
Mais souvent on entend dire «Kreol pa kontan aprann; zot pa le fer zefor, zot zis kontan amize.» D’après vous, pourquoi ce qualificatif? Est- ce vrai?
Rien de plus faux! L’enfant créole aime apprendre! Il bosse! Il a de l’ambition! Malheureusement, ce sont les Créoles qui réussissent qui tiennent ce genre de discours dévalorisant, soit par vanité ou pour carrément reprocher aux autres Créoles qu’ils ne font pas suffisamment d’effort.
Au fait, nous avons ici encore un autre exemple de ces discours dans notre communauté où nous avons nous-mêmes intégré des préjugés sur les Créoles. Or, les cas de Créoles de milieu modeste qui ont réussi sont nombreux. On en parle moins. C’est cela qu’il faut valoriser et donner comme role models. Il y a des jeunes professionnels créoles intelligents, compétents et droits! Je peux vous dire que les rares Créoles qui sont par exemple, dans la fonction publique font toute la différence. Leurs collègues les envient. Quand ils occupent de haute fonction, ils sont intraitables sur les principes. Ils forcent le respect des ministres. Ils ne sont pas des ‘yesmen’ ou autres.
Souvent ceux qui ont la possibilité ne terminent pas leurs études primaires, secondaires et encore moins tertiaires. Pourquoi ce renoncement?
Je ne vois pas cela comme un renoncement. C’est l’incapacité de l’individu à continuer dû à une série de circonstances défavorables. C’est là que chaque abandon scolaire est un échec de notre système. Il n’existe aucun système de renforcement ou de soutien pour renforcer l’éducation obligatoire. La communauté créole est la plus vulnérable.
La question tertiaire est tout autre. Mais je sais qu’un projet de Careers Guidance pour nos paroisses est en cours d’élaboration. Les jeunes créoles qui ont la HSC n’ont souvent pas accès à l’information ou font des mauvais choix. Ce projet, bien mené, pourra changer les choses. Il faut le démultiplier. Les notice boards de nos salles paroissiales ne doivent pas servir qu’à afficher les jours que le prêtre nous reçoit. On peut afficher la liste des noms d’enfants qui ont réussi leur SC ou HSC. Nos fancy-fairs peuvent servir à donner l’occasion aux Créoles de développer le sens de l’entrepreneuriat. Vous imaginez que le petit créole sacrifie tout et vient vendre tout gratuitement pour sa paroisse au nom d’une charité culpabilisante. Le Créole se sent coupable s’il doit demander à être payé. C’est un autre aspect à revoir dans l’Église.
Avez-vous confiance dans l’avenir?
Oui. Comment ne pas avoir confiance quand on est chrétien! Mais je pense qu’il faut se garder des discours défaitistes du genre d’échec scolaire n’affectant que les Créoles. Cela écrase l’enfant créole. On lui a toujours dit qu’il n’est pas bon. Dans le jargon éducatif, on dit qu’à force d’en parler cela devient un self-fulling prophecy. Bien au contraire, il y a actuellement une forte prise de conscience, presque une rage de se battre dans la vie chez la famille créole.
J’ai été invité à intervenir dans les sessions de conscientisation organisées par des laïcs dans deux paroisses du Sud pendant le temps de carême. Hommes, femmes, enfants, vieux et jeunes y étaient en famille. Ce fut des rencontres bulldozer sur l’éducation. On a raconté Zistwar Zonatan Le Dodo. Aussi, j’ai eu l’occasion de rencontrer des jeunes du Pèlerin d’Espérance, programme de parcours initiatique pour les jeunes de la Lower VI. J’ai vu chez ces jeunes catholiques une soif de réussir et d’aider sa communauté.
En quelques mots Zistwar Zonatan Le Dodo?
C’est une adaptation mauricienne du conte Jonathan Le Goéland qu’on a écrit au programme de catéchèse pour le prevok. Zonatan, capturé par les premiers colonisateurs, a cru en lui et a pu voler lors d’une razzia. Il a refusé de rester dans un enclos toute sa vie, tête baissée, rasant la terre et qu’on lui donne à manger. Il a préféré voler, alors que le Dodo est une espèce qui ne vole pas. Et il a pu faire ses amis croire en eux. Ce qui les a sauvés tous un jour. La morale de l’histoire est que la réussite de l’individu passe par le sens d’appartenance. Autrement la réussite devient égoïste. Cela a été trop longtemps le cas de la classe moyenne créole qui se dit que sa réussite ne vient pas du groupe. Alors il tient le discours «mwa mo finn reysi, kifer zot zot pa kapav?». L’empowerment creole doit se faire dans le community-building. C’est ainsi qu’il y aura dans l’ensemble une mobilité sociale de la communauté.
Ne craignez-vous pas que les Créoles deviennent sectaires?
Écoutez, il est impossible pour les Créoles de devenir sectaires. Nous sommes par essence une communauté ouverte. Mais aujourd’hui, le Créole prend conscience de l’existence de son identité et il réalise que les composantes de son identité - sa langue, sa culture et sa foi, et surtout son histoire - sont au cœur de la construction de sa personne. Cela dérange forcément. Mais c’est un levier extraordinaire, puissant et formidable au sein de la famille créole et à transmettre à nos jeunes. C’est cela qui va aider les Créoles à faire très vite le bond en avant. J’en suis convaincu. La famille créole est en marche, croyez-moi.
Sylvio Sundanum
