L'apport amérindien à la culture créole
quelques exemples concrets

Gérard RICHARD
Service Archéologique - Conseil Régional de la Guadeloupe

Bixa orellana

Bixa orellana, woukou.
Les Amérindiens utilisaient les graines pour se colorer le corps.
De nos jours, elles servent à colorer les aliments.
Photo F.Palli

Origine des échanges culturels entre société amérindienne et créole

Il a été longtemps considéré qu'a la suite du traité de paix signé à Basse-Terre en 1660 seule une poignée de survivants des derniers caraïbes fut isolée dans les zones hostiles ou montagneuses de l'île de la Dominique.

Or, des parcelles importantes du territoire de notre archipel ont été occupées par des communautés caraïbes: en Grande Terre au nord de l'anse des corps, sur la commune du Moule et sur la pointe de la Grande Vigie à l'Anse Bertrand, dans l'île de Marie Galante sur un plateau dominant l'Anse du Coq et sur les hauteurs de l'île de la Désirade.

Ces populations se sont petit à petit fondues dans la société créole. Certaines familles caraïbes se sont plus rapidement intégrées .

Le père Camille Fabre1 nous relate le cas d'un prêtre séculier, Claude André Leclerc, sieur du Château du Bois, originaire d'Auxerre et ami du RP Raymond Breton qui rassemble autour de lui plusieurs ménages d'indiens sur son habitation de Bellevue, sur les hauteurs de Baillif: il les évangélise en même temps qu'il les emploie sur ses terres. En 1680 il emploie cinq engagés blancs et quinze caraïbes.

Dans son étude d'archives sur les caraïîbes des Petites Antilles, Gérard Lafleur 2 rapporte les différentes mentions faites dans les recensements officiels, ou terriers, des "sauvages, métis ou tapouis", il écrit lui même que le dénombrement de 51 "sauvages" sur 7'477 individus comptabilisé en 1671 ne peut être pris au sérieux, les vestiges de cette population étaient certainement beaucoup plus important à cette époque que les autorités locales ont bien voulu le faire savoir.

L'analyse de ces registres nous apprend qu'au fil du temps et au gré des régimes politiques, l'administration coloniale évolue dans la perception de ces citoyens; de "sauvages" au milieu du XVII° siècle ils deviennent "nation caraïbe" au XIX°siècle3. Ils sont rapidement intégrés, dans la société coloniale, aux libres de couleurs.

Des contacts plus secret ont pu avoir lieu au début de la colonisation entre esclaves fugitifs et caraïbes de l'île. Ce sont en particulier les lieux de marronnages, qui peuvent être aussi refuges et places rituelles amérindiennes.

Ce type de contacts, on le sait, s'est produit sur l'île d'Hispaniola, entre esclaves marrons et taïnos. Bien qu'aucun site de marronnage n'ait encore été à ce jour localisé de façon certaine en Guadeloupe, deux cavités de l'ile, connues comme gisements d'art rupestre amérindien, comportent des représentations qui paraissent curieusement plus d'inspiration africaine ou afro-européenne que purement amérindienne.

La grotte du morne Rita, à Marie Galante, est une des rares grottes ornées précolombiennes des petites Antilles.

Deux représentations y sont toute à fait originales, et distinctes de celles que l'on peut habituellement rencontrer sur les sites de pétroglyphes amérindiens :

Dans le nouveau site de l'abri Patate, situé sur la commune du Moule l'un des visages travaillé sur une concrétion tombante rappelle curieusement un masque cérémonielle de style africain. Il s'agit ici d'hypothèses, basées sur les caractéristiques stylistiques de l' uvre, sachant qu'il est très difficile de dater un pétroglyphe et que les sites comme les grottes ou les cavernes ont de tous temps fait l'objet de manifestations rituelles, la grotte du morne Rita en est d'ailleurs un exemple cuisant puisqu'elle a tout récemment été aménagée en chapelle néochrétienne.

Il parait donc évident, à travers ces récits que des échanges culturels ont eu lieu entre les communautés caraïbe, esclaves, libres de couleurs et même engagés.

L'héritage amérindien "héritage inconscient"

De la nation caraïbe, il ne reste aujourd'hui que deux communautés Garifuna :

Mais l'apport amérindien à la culture créole reste une réalité quasi quotidienne souvent domestique. Au plan culinaire, le manioc et le piment constituent les apports les plus clairs. Les caraïbes tiraient du manioc dont le nom vient du tupi "mandioca" une grande partie de leur nourriture, et ses produits dérivés comme la kassav furent très appréciée des colons.

Avant même son occupation par les français, la Guadeloupe était pour les nord européens un endroit commode pour se ravitailler en eau, bois et vivres frais comme la kassave auprès des indiens, en échanges de quelques pacotilles4, si celle ci n'est plus aujourd'hui comme du temps du père Labat considérée comme un produit de remplacement du pain d'Europe, elle est encore très appréciée et les plus importants lieu de production restent curieusement ceux des derniers établissements de villages caraïbe comme à Capesterre Belle-Eau. Son mode de fabrication n'a d'ailleurs guère changé depuis lors.

Le piment est originaire d'Amérique tropicale, cultivé dés 4'000 av. Jésus Christ, les taïnos l'appelle daji, le terme espagnol de pimienta (poivre) lui fut attribué au moment de sa diffusion en Europe. Les caraïbes préparaient une sauce à base de piment qui accompagnaient tous leur plats "Nos indiens en usent de tous ce qu'ils mangent au lieu de sel en cette façon"5.

Parmi les plats traditionnels, le calalou, soupe d'herbage est un terme tupi, de même que le migan, sorte de purée de consistance crémeuse aujourd'hui le plus souvent préparé avec du fruit à pain mais à l'origine à base de malangas ou choux caraïbe.

Les autres légumes originaires d'Amérique sont le giraumon, l'igname cousse couche (en caraïbe "couchou"), le malanga (choux caraïbe), la patate douce "mabi", le topinambour "allouia", appelée aussi en Guadeloupe "moustache de Barbade".

La fécule de dictame, utilisée comme complément lactée pour les nourrissons était également pour les amérindiens un contrepoison neutralisant les effets des flèches empoisonnées au mancenillers, (d'ou le nom anglais de "arrow root", herbe aux flèches) et selon Dutertre des piqures de guêpes (le nom de dictame est d'ailleurs celui d'une autre plante connue en Europe pour des virtus équivalentes).

Enfin pour rester dans le culinaire, rappelons que le ouassou est un terme tupi, et que des noms de poissons comestibles comme le titiri, le coulirou, balaou, mombin sont caraïbes, ainsi que les crabes ciriques ou coutchioa6.

Les techniques de pêche traditionnelles sont elles aussi largement inspirées des pratiques amérindiennes, celle de l'enivrage a été semble-t-il encore d'usage à une date récente ainsi que l'utilisation du pripri, sorte de radeau fabriqué à partir de la hampe florale de l'agave, et qui permettait de passer les cayes (du taïno caïri) pour déposer les nasses en haute mer, les formes des nasses de Marie Galante (nasses en "S") sont celles qu'utilisaient les caraïbes. Il en est de même des petites nasses en bambou utilisées pour la pêche aux ouassous.

Le mode d'habitat caraïbe, bien qu'éloigné du modèle des européens a présenté un exemple de construction adaptée au milieu local. C'est ainsi qu'on a pu retrouver dans les premières cases certaines caractéristiques de l'habitat amérindien comme l'orientation face à la mer, la séparation rigoureuse entre les communs et l'espace intime, l'espace foyer séparé de la case7.

On trouve encore aujourd'hui autour de la case traditionnelle, le potager, bien distinct de la maison qui est une reprise de l'ajoupa (aïoupa) caraïbe, qui séparée de la maison ou toubana, abritait la cuisine et les vivres. Dans la cuisine, la ménagère a gardé aujourd'hui à coté de ses cuvettes plastiques multicolores, une série de "coui"terme tupi désignant un récipient réalisé à partir de calebasse évidée dont le terme caraïbe est "couaicou", ils servent principalement à faire macérer les viandes ou le poisson. Le "canari", grand pot à faire cuire est un terme caraïbe, plus couramment utilisé que celui de "fait tout" d'origine européenne.

Si la tôle a vite remplacé la couverture en latanier du carbet (nom tupi) et de la toubana, vous pourrez encore faire sur le marché l'acquisition du même ballet en feuille d'alatani que celui, appelé abouïtaccle, utilisé par les femmes et les enfants caraïbes qui avaient en charge le nettoyage de la place du village (bouellélebou)8.

Le hamac vient du taïno "hamaca", et l'anoli du caraïbe.

Le jardin de vivres ou jardin créole est une tradition caraïbe, la connaissance des virtus de certaines plantes médicinales a pu également être transmise par les caraïbes.

J'ai noté au hasard d'un ouvrage consacré aux plantes sauvages de la Caraïbe et leurs usages9:

J'ai puisé ces exemples dans les différents récits des chroniqueurs, les publications récentes, et certains témoignages, je suis certain que vous en découvrirez d'autres à travers ces lectures :

1 RP Camille Fabre "Dans le sillage des caravelles" Annales de l'Eglise en Guadeloupe (1635 -1970), Aubenas, 1976

2 Gérard Lafleur "Les Caraïbes des Petites Antilles", Khartala, Paris 1992.

3 Josette Fallope "L'empreinte caraïbe dans l'Etat civil au début du XIX°siècle" in "La découverte et la conquête de la Guadeloupe" CERC, Karthala Paris nov 1993.

4 Jean Pierre Moreau "Les Petites Antilles de Christophe Colomb à Richelieu", Khartala, Paris 1992.

5 Jean Pierre Moreau "L'anonyme de carpentras ou un flibustier français dans la mer des Antilles" 1618 1620 Paris Seghers 1990.

6 Henry PetitJean Roget "Quel est la part d'héritage amérindien en guadeloupe, approche lexicale" in "La découverte et la conquête de la Guadeloupe" CERC, Karthala Paris nov 1993.

7 Jack Berthelot, Martine Gaumé "Kaz antyé jan moun ka rété - L'habitat populaire aux antilles" - Editions perspectives créoles nov 1982.

8 Christian Montbrun "L es Petites Antilles avant Christophe Colomb " Khartala, Paris 1984.

9 Penelope N.Honychurch "Carribean wild plants and their uses" MCarribean London 1986 et des différents chroniqueurs comme principalement le Révérend Père Jean Baptiste Dutertre.